La France, l’État de Droit et la Sacralité de la Majorité : Laïcité, Égalité, Islamisme et Autres Contes pour Adultes

Les questions sont nombreuses, mais les réponses sont toujours soit insatisfaisantes soit absentes. Il en va ainsi pour toutes les problématiques qui glissent du terrain de la réflexion durable pour finir par ramper sur le terrain de l’émotion immédiate.

C’est le cas, hélas, de la Laïcité, qui est, selon le dictionnaire français Larousse les « Conception et organisation de la société fondée sur la séparation de l’Église et de l’État et qui exclut les Églises de l’exercice de tout pouvoir politique ou administratif, et, en particulier, de l’organisation de l’enseignement». Cette définition pourtant limpide est au cœur d’un échange d’idées qui dépasse aujourd’hui son champs d’action.

Il est en effet indéniable que la France connaît aujourd’hui une remise en question de fond de la notion de « laïcité» suite à l’émergence du débat concernant l’identité nationale. Ce débat, qui est largement présent dans le discours politique et dans les médias, ne pose pas, à notre grand regret, les bonnes questions. Les changements qui ont touché la population française, dans sa composition même, ont fait dériver ce sujet primordial sur le domaine culturel et cultuel, laissant de côté deux éléments essentiels et intrinsèquement liés : le périmètre d’application originel du principe de laïcité: les autorités publiques et administratives; et l’identité française principale qui découle de la laïcité, et qui est que la France est un État de droit.

Le principe de laïcité a, en France, une interprétation particulière de part le cheminement intellectuel qui a mené à son émergence, ainsi que le climat politique actuel. Le contexte historique de l’apparition de la loi de 1905 est un contexte emprunt de rancœur anticléricale et de peur sociale suite aux révolutions de 1789 et de 1848. Le principe de laïcité n’est donc pas apparu dans un souci d’égalitarisme entre différentes appartenances religieuses, mais est issu d’une logique purement politique et administrative. Il ne s’agissait pas de rejeter une idéologie mais une pratique, car c’est le poids du corps institutionnel de l’Église qui est extrait de la vie publique française, la forme et non le fond.

Le principe de laïcité a été édicté en France par la loi de 1905 dite de séparation de l’Église et de l’État disposant en son article 1er que : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes […] ». Mais que signifient aujourd’hui ces deux phrases ? La République garantit-elle le libre exercice de tous les cultes ou uniquement de ceux liés à l’histoire de France ?

Le dessein en 1905 n’était pas d’écarter une culture religieuse des pouvoirs publics, mais le poids politique qu’y avait l’institution représentant cette même culture religieuse. C’est ainsi qu’alors qu’il n’y a plus de cours de catéchisme dans les écoles publiques, sont maintenus les jours fériés et vacances scolaires correspondant à des fêtes religieuses catholiques. Et comment s’opposer à cette réalité ? La société française est effectivement de tradition catholique, et cet acquis historique ne peut en aucun cas être remis en cause. Toutefois, la loi de 1905 a été écrite et continue d’être interprétée pour une population française datant de 1905, et force est de constater que la culture de la population française a changé depuis la fameuse loi. Une nouvelle lecture est donc nécessaire. Néanmoins, cette nouvelle interprétation ne peut-être l’exigence faite au peuple de devenir laïque, tels que certains courants conservateurs tentent de l’imposer, parmi lesquels Le Printemps Républicain. Seules les institutions doivent répondre à l’exigence de neutralité afin que le peuple puisse lui jouir pleinement de sa liberté. Le principe de laïcité doit retrouver sa force non plus seulement comme garant de l’indépendance des institutions publiques, mais également, et plus que jamais, en tant que garant de la liberté de tous les cultes aujourd’hui français, en accord avec le respect de l’Ordre Public. Il est donc plus qu’affligeant de lire dans le rapport Clavreul qui souhaite monétariser la laïcité et «conditionner l’examen de subventions ou d’un emploi aidé à l’engagement de suivre une formation sur les valeurs de la République et la laïcité». Seules les personnes en situation de précarité économique peuvent être « non laïques »? En plein débat de fond sur la signification de la loi de 1905, quelle définition prévaudra?

L’article premier de la Constitution de 1958 énonce que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances ». Cet extrait constitue la définition idéale du principe de laïcité au sein d’une société multiculturelle telle que l’est devenue la société française. La religion musulmane est aujourd’hui la deuxième religion de France, cet état de fait ne peut à présent plus être ignoré ou nié. Le débat sur la neutralité culturelle de l’espace doit par conséquent inclure tous les acteurs concernés afin de créer un dialogue de réconciliation, car il ne s’agit pas de modifier l’héritage culturel historique de la France, ni d’effacer les parts de culture d’origine étrangères des minorités, mais bien de prendre conscience de la réalité, loin de clichés existants et des peurs exacerbées. La communauté musulmane française ne demande pas qu’on lui rende un service, ne demande pas qu’on lui fasse une fleur, ni qu’on la tolère, mais que l’on respecte sa liberté de conscience et que soit garanti un espace permettant l’exercice paisible de sa religion, dans le respect de l’ordre public, et selon la Constitution, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, et la Convention Européenne de Droits de l’Homme. Il ne s’agit pas d’accepter cet autre étranger, mais bien d’accepter les concitoyens, français selon la loi, à défaut de l’être selon la culture historique, car la France est un Etat de droit.

Cependant plane encore le fantasme d’une volonté d’islamisation de la France, d’un envahisseur extérieur et barbare auquel sont amalgamés tous les citoyens français de confession musulmane, car ils sont perçus comme une ouverture dangereuse sur le monde arabe, et par une schématisation hâtive, et sur les conflits mondiaux qui ont lieu dans ce même monde arabe. Il s’agit là effectivement d’une question qui mérite d’être soulevée, afin que les méconnaissances soient dissipées. La loi de 1905 interdisant tout financement de lieux de cultes construits après cette date, certains financements de viennent depuis l’étranger, et avec eux une idéologie de l’Islam qui ne correspond pas toujours aux principes de la République, ni à l’héritage culturel des musulmans de France. Cela met gravement en danger la cohésion de la population française dans son ensemble. L’Islam de France, afin de passer, à son tour, d’une conception platonicienne du culte basée sur la morale, à la subjectivité kantienne fondée sur la conscience, qui a donné naissance à la laïcité occidentale, doit se financer en France. On ne peut rationnellement lui demander de s’émanciper du monde musulman tout en le maintenant dans une situation de dépendance financière envers ce même monde.

Mais au-delà de toutes considérations de laïcité, la problématique que pose la France d’origine étrangère n’est pas une question religieuse ni folklorique, mais une question de classes sociales, et de rejet de ces enfants illégitimes que la mère République doit tolérer sans jamais les aimer. L’Islam n’existe pas aujourd’hui en France comme conséquence d’une volonté d’expansion ou de remplacement de population, mais simplement porté par des mouvements de populations qui ont répondu à un instant t aux besoins de la nation post guerres mondiales, avant d’être marginalisés, puis oubliés sur des générations.

L’identité principale de la France est qu’elle est un Etat de droit, et l’expression tant à la mode du « vivre ensemble » est bien pauvre face à cette extraordinaire construction juridique. Tous les citoyens français sont égaux en droit. C’est là la beauté et l’intelligence de ce pays. Pourtant des voix s’élèvent au loin, portées par la nostalgie d’une France qui n’existe plus, si tant est qu’elle ait déjà existé, unie par un langage unique, par des mœurs uniques, oubliant que les conflits d’idées et d’opinions ont toujours existé et ont forgé notre système législatif et réglementaire.

C’est ainsi que dans un incompréhensible paradoxe, devient un obstacle à l’unité nationale, le principe de laïcité à la française qui s’est construit au fil des années sur la rigide et artificielle dichotomie de l’espace d’expression de l’individu. Nait alors la division entre l’expression de l’identité publique et l’expression de l’identité privée ; et la reconnaissance de l’appartenance à la société devient alors conditionnée non pas au respect de la loi, mais à la mimique, dans l’espace public, de codes sociaux reconnus comme étant français. Car dans ce débat on se trompe d’identité française, mettant en avant une identité historique exclusive au lieu d’une identité juridique qui elle est clairement inclusive.

A ce sujet l’article 9 de la CEDH dispose en son alinéa 1er que « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. » . Il n’y a ici pas de scission entre espace privé et espace public, car nous avons tous une part de notre vie privée présente dans l’espace public, un baiser, une opinion, ou une foi ; et la loi est aussi là pour garantir l’expression de cette part d’espace privé dans l’espace public qui est notre construction commune. En effet, le but de la laïcité d’un État n’est pas l’athéisme, dans l’espace public, des individus qui en composent le peule.

La limite de la liberté de culte est l’Ordre Public défini par une loi de 1844 reprise dans le Code Général des Collectivités Territoriales à l’article L. 2212-2. Il est composé à son origine de la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. En 1959 par un arrêt de Section du Conseil d’État, Société « Les films Lutétia », fut consacré l’ajout de la notion de moralité publique, définie comme le respect de la dignité humaine. C’est ce que reprend le texte de la CEDH dans le 2nd alinéa de son article 9 :« La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. »

De là est née toute l’incompréhension de la communauté musulmane française face au débat portant sur les repas alternatifs à l’école car les choix alimentaires découlant de la culture ne peuvent se limiter à la sphère privée lorsqu’un enfant déjeune dans l’enceinte de son école, espace public. Cet enfant ne mérite pas que sa dignité humaine soit bafouée de la manière la plus vulgaire qui soit, ni d’être montré du doigt par les lois de la République, qui, il y 110 ans, ont juré, dans un déchirement, qu’elles garantiraient « le libre exercice des cultes ». Or un État qui prétend imposer un modèle culturel et social unique jusque dans les assiettes de ses gouvernés n’est pas un État démocratique mais un État totalitaire selon la définition qu’en a fait Hannah Arendt. « Il est dans la nature même des régimes totalitaires de revendiquer un pouvoir illimité. Un tel pouvoir ne peut être assuré que si tous les hommes littéralement, sans exception aucune, sont dominés de façon sûre dans chaque aspect de leur vie (…) il n’opère jamais sans avoir la loi pour guide et il n’est pas non plus arbitraire : car il prétend obéir rigoureusement et sans équivoque à ces lois de la Nature et de l’Histoire dont toutes les lois positives ont toujours été censées sortir. (…) Loin d’exercer le pouvoir au profit d’un seul homme, il est tout à fait prêt à sacrifier les intérêts vitaux immédiats de quiconque à l’accomplissement de ce qu’il prétend être la loi de l’Histoire ou celle de la Nature. ». C’est ainsi que le Front National ne propose pas de solutions politiques compatibles avec la réalité française, mais veut imposer une idéologie qu’ils tirent de l’histoire, tentant de dicter un modèle social et politique passé, et qui ne peut tenir face à la réalité française actuelle. Que ce soit par le rejet de la construction européenne, ou par le rejet du fait multiculturel national, ce parti souhaite extraire la France de ce qui ne lui ressemble pas, et extraire de sa population ce qui ne correspond pas au mode de vie unique qu’il met en avant.

La philosophe allemande, Hannah Arendt caractérise, par ailleurs, l’humain comme « zoon politikon » (animal politique) qui, en affirmant sa singularité dans la sphère publique, actualise sa liberté car « la liberté est la raison d’être de la politique » selon elle. En effet quelle est la valeur d’un appareil juridique qui, au lieu de servir l’exercice paisible des droits fondamentaux, viendrait enfermer cet exercice dans un modèle social et culturel prédéfini afin d’être valide ?

La question de l’Islam De France et de l’Islam En France est une question française, et chaque débat nous fait avancer dans un sens ou dans un autre. La question du financement des constructions de mosquées, la thématique du voile, la vente de viande halal, sont des questions qui sont aujourd’hui pertinentes et méritent d’être traitées sur le fond et non plus simplement utilisées comme appât en période électorale, que cet appât soit instrumentalisé par la peur ou par les fausses promesses. Il est temps de donner des réponses sur le fondement de la loi, et uniquement de la loi, car la France est un État de droit et une nation laïque.

Hélas, face à la négation de cette nécessité de réflexion de fond, et à l’absence de réponses aux préoccupations de la population musulmane de France, l’idéologie islamiste se glisse dans le vide laissé par les incohérences et les lacunes de notre système actuel. Éloignant une génération, tant des valeurs françaises, que de celles de leurs ancêtres, en les happant dans un mode de pensée de rejet de l’entité qui les a vus naître mais qui refuse de les prendre en considération. A l’injuste et discriminante invisibilité qu’exige la laïcisation de l’individu, l’islamisme propose une identification de ce même individu par une exacerbation de symboles et de comportements qui vont au-delà du religieux, pour devenir une revendication politique. Car l’islamisme n’est pas enfant de l’Islam, mais une réponse, qui instrumentalise l’Islam, en réaction à une ligne politique, économique et sociale injuste ; et cela est le cas en Europe, comme ailleurs. Car en Europe, comme ailleurs, l’Islamisme, n’est pas religieux mais bien politique et social, et, comme le Front national, s’alimente des frustrations, des conditions économiques et du sentiment d’inégalité. Sur une terre qui respecte les droits et les libertés de chacun sans distinction raciale, économique, sexuelle, ethnique, ou religieuse, les courants extrémistes n’ont pas de porte d’entrée.

Cependant le chemin choisi ne semble pas être celui de du dialogue interculturel national, mais bien de la légalisation et de la constitutionnalisation de la différence de traitement des citoyens. Face à cela les gouvernements ne semblent pas capables d’appréhender la complexité de la situation. Le refus de reconnaître (hélas) l’existence aujourd’hui d’un Islamisme non plus extérieur, mais de France, en France, est ce qui lui permet de grandir, puisqu’au lieu d’agir en conséquence l’on rejette la faute sur l’extérieur. Ce refus de reconnaître l’islamisme en France comme une conséquence des conditions socio-économiques de la marginalisation, ne fait que nourrir le contexte qui a mené à la terrible nuit du 13 novembre 2015. Le seul rempart face à l’Islamisme de France, est l’Islam de France, exercé paisiblement, dans un espace de respect de soi et des autres, privé et public, et non plus forcé à se cacher au fond de caves insalubres aux heures de prière.

Quelle que soit la nationalité de mes parents ou leur culture, je suis de part le droit français, de nationalité française. Quelle que soient mes croyances religieuses, les langues que je parle chez moi ou en dehors, mon plat préféré, je suis selon la loi française, une citoyenne française devant obéir aux principes légaux français. Quelle est la valeur d’une démocratie qui ferait une différence entre ses citoyens en raison de leurs parents ou grands-parents? Quelle est la valeur d’une démocratie qui crée un clivage entre ses citoyens en fonction de leur appartenance religieuse? Veut-on construire une société dont les valeurs sont au service du peuple dans son ensemble, en tenant compte des particularités des citoyens, ou une société qui soumet tout le peuple à un modèle unique ? C’est en mêlant grossièrement nationalité, droit et religion, et en allant de ce fait à l’encontre du principe de séparation de l’Église et de l’État selon la loi de 1905, que nous faussons les termes de ce débat, et que nous politisons le fait religieux.

Parce que je suis française j’ai le droit en France de choisir ma religion et de l’exercer paisiblement selon la garantie de l’État de droit, et parce que je suis française j’ai le droit d’exiger de ceux qui me représentent de me permettre d’appliquer cette liberté religieuse dans ma vie quotidienne. Je ne suis pas étrangère, je ne demande pas à la France de faire une exception pour moi, je demande à mon pays d’appliquer les outils légaux selon lesquels je détiens le droit de jouir, ou non, de cette liberté fondamentale qui m’est octroyée par la Constitution française et par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Je ne me base pas sur des principes vagues ou utopistes, je me base sur les normes législatives et règlementaires de mon pays, car la France est avant toute autre chose un État de droit qui ne peut avoir comme limite la sacralité de l’identité unique et exclusive.

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