Prenez ma main, et laissez-moi vous guider à travers ma France, depuis mon Algérie : conte d’une franco-algérienne réfugiée

J’ai de la chance. Je suis française. Je suis algérienne. Je suis née en France. J’ai vécu en Algérie. J’ai vécu aux Etats-Unis. J’ai vécu au Mexique. J’ai voyagé. J’ai vécu. Je suis née. J’ai quitté. Je suis arrivée.  J’ai de la chance. La France m’a donnée l’opportunité de la rencontre, et l’Algérie l’humilité de la curiosité

Je suis née à Paris. Mais je ne suis venue vivre définitivement en France qu’à l’âge de 13 ans, en 1997. Je suis née à Paris mais mes parents sont nés en Algérie. Je suis donc étrangère en France de part mes parents, et étrangère en Algérie du fait de ma naissance. J’ai cependant les passeports des deux pays et me sens nationale des deux pays. Je suis algérienne, je suis française, je suis fille de réfugié politique, et je suis en vie. J’ai de la chance.

Mon histoire est banale. Il est important que vous lisiez mon histoire car aujourd’hui elle fait partie  de la vôtre. Je vous propose de lire ce que personne ne vous dit, car la parole ne nous est pas donnée. Prenez ma main et laissez-moi vous guider à travers ma France, depuis mon Algérie.

Comme beaucoup d’autres personnes, je n’ai pas quitté mon pays par choix. Je fais partie de ces personnes qui ont vécu une guerre. Je fais partie de ces personnes qui ont vécu une guerre, et à l’âge de 10 ans j’allais à l’école en me demandant si je rentrerais chez moi l’après-midi venue, car dans mon premier pays d’autres enfants allaient à l’école et n’en revenaient jamais. Car dans mon premier pays, parfois devant les écoles, des bombes explosaient. Mon histoire est banale. Hélas. C’est l’histoire de beaucoup d’autres personnes. J’ai quitté l’Algérie avec la peur que mes proches ne soient tués pendant cette période de terrorisme qui dura 10 ans et fit plus de 100.000 morts. La décennie noire. Enfant, je pensais que je vivrais toujours à Oran, sous le doux soleil des printemps algériens, choyée par le vent humide du bassin méditerranéen. Mais il n’en fut pas ainsi. Un jour nous dûmes tout quitter en toute hâte car nous étions pris entre des groupes islamistes armés et un gouvernement militaire meurtrier. Il y a aujourd’hui de part le monde 60 millions de personnes qui ont été forcées de quitter leurs maisons, leurs villes, leurs pays ou leurs continents. L’équivalent de la population française a été forcé de quitter sa maison, sa ville, son pays, ou son continent, et ne peut pas y retourner. Mon histoire est banale. Hélas.

Ma famille et moi avons trouvé refuge en France. Dans la peine, dans la tristesse et la culpabilité d’avoir quitté nos terres. Car, je suis née en France, mais mon corps est algérien de la tête aux pieds, et l’exil n’est jamais chose facile. Pendant longtemps je ne me suis pas sentie française, je ne voulais pas être française, je voulais juste rentrer chez moi et être auprès des miens, auprès de mes semblables, dans une Algérie en paix. J’avais 13 ans, j’avais peur, et j’en voulais à ce pays car j’étais loin du mien. J’étais née ici, et en réalité j’en voulais à ce pays car il ne m’avait pas accueillie comme nationale, car j’entendais sans cesse ces mots blessants, « Française mais… », donc pas complètement, pas assez… Combien de fois ai-je voulu faire claquer ma carte d’identité sur la table me séparant de mes interlocuteurs intransigeants, ou plaquer mon passeport contre l’écran de la télévision. Ces papiers étaient ma seule défense face à mes « lacunes nationales », quelques fines feuilles de papier, qui étaient réduites à l’état d’objet inerte et sans valeur. Pour moi pourtant il s’agissait d’une extension de moi-même. Je suis française ET algérienne, je suis née ainsi et ne saurai être autrement.

A Oran mon surnom était la parisienne, toujours dit d’un ton amusé, jamais avec méchanceté, la parisienne algérienne. La France elle, sélectionne ses ressortissants avec soin, et n’accorde ses grâces qu’après que l’on ait montré peau blanche. « Le papier ne suffit pas, le papier n’est que du papier » semble-t-elle parfois dire telle une femme de fer dédaigneuse et intransigeante, me tolérant, telle une anomalie, dont on ne sait trop quoi faire. J’ai souvent ce sentiment, d’être une anomalie dans mon pays.  J’ai deux nationalités, deux cultures, j’ai de la chance, je le sais, mais tout le monde ne le sait pas. Selon les pays et les circonstances, cela peut-être une malédiction. Ces dernières années, c’est une malédiction. Ici j’étais et je suis bougnoule, beurette, étrangère. Je mets à mal l’identité française dit-on. Je suis venue trouver refuge dans mon pays de naissance, mais j’y suis fustigée et accusée de tuer à feu lent et démographique l’identité française qui se retrouve ainsi condamnée, par un discours victimisant, à n’être qu’une petite chose fragile dénuée d’enracinement et marquée d’une date de péremption. Alors l’on me demande de choisir entre mes deux pays, pourtant mon choix est clair, je vis ici. La réalité est que l’on me demande de choisir entre Patrie et Famille et c’est humiliant. Mes parents, à notre arrivée ici, voulaient que je m’imprègne de culture française tout en gardant une partie de celle qu’eux m’ont transmise. Mon pays veut que je m’intègre à sa culture en oubliant celle de mes parents qui m’ont vue et m’ont faite grandir. C’est important d’avoir un pays dans lequel on se sent en sécurité et chez soi. J’ai deux pays, mais je n’ai pas de chez moi. Ma famille est mon chez moi, me demander de les répudier pour être « nationalisée » est inhumain.

Mais ne me plaignez pas. Mon histoire est banale, hélas. Ne me plaignez pas car  je sais que j’ai de la chance. Ne me plaignez pas, car ma vie a été chamboulée, et j’ai pu remettre mes certitudes en question, j’ai pu regarder au-delà de la normalité et des destins tracés. J’ai cassé la fatalité. Je suis heureuse aujourd’hui, je suis française, je suis algérienne et je suis en vie. Etre un réfugié est quelque chose de terrible et de beau à la fois. Être réfugié c’est devoir quitter son pays, sa famille, ses amis, sa terre dans des conditions terribles et déchirantes. Et être étranger c’est aussi découvrir un nouveau monde, un nouveau pays, une nouvelle pensée. C’est aussi se découvrir soi-même comme on ne s’était jamais imaginé. Naître en France ne m’a certes pas automatiquement donné les clés de la sacro-sainte culture française, mais m’a offert la liberté de choisir celle que je désirais me créer, et surtout de pouvoir aujourd’hui vous la conter.

Je me suis découverte à travers mes identités multiples, qui combinées toutes ensembles, forment mon essence, mon originalité, ma fierté, mais aussi, parfois, provoquent mon rejet, car je suis tous les cas de figure pointés du doigt en ce moment par la peur, la frustration, et le désarroi. Je suis arabe, je suis musulmane, je suis africaine, j’ai été réfugiée, et je suis française à la peau colorée. Je ne suis pas française de culture mais de naissance ou « de papier » pour ne pas la citer… Je suis française de fierté aussi. Je suis française de littérature, de cinéma, de philosophie, de liberté, d’égalité et de fraternité. Pourtant je reste « française mais… ».

Je parle français, je parle algérien, je parle arabe, je parle anglais et je parle espagnol. Et pour moi il n’y a rien de plus naturel au monde. J’aime le mole, j’aime le hiphop, j’aime le Sauterne, j’aime la semoule au beurre et à la cannelle. Je m’inspire de tout ce que l’humanité a à offrir. Et pour moi il n’y a rien de plus naturel au monde. Écouter  l’autre exprimer ses pensées, ses sentiments, ses croyances avec une autre perspective est pour moi la richesse la plus naturelle au monde. Et j’ai de la chance car mon pays de naissance est, à lui seul, un échantillon du monde. Dimitri m’y a parlé des vins, Yasmine m’a raconté les rois malgaches, Xavier m’a fait découvrir la blanquette de veau, Edith m’a fait gouter l’injara éthiopien, Thibaut m’a préparé des empañadas argentines, Laora m’aime à l’italienne, Thé-Loc a partagé avec moi sa recette de barbecue coréen, Hamida m’a fait goûter le fromage végétalien, Dorota m’a appris des gros mots en langue polonaise, Yacine m’y a offert une croix du sud marocaine, etc…

J’ai de la chance, mon pays de naissance et de refuge est l’endroit où le monde se rencontre. J’y ai aussi rencontré des français honteux de leurs origines et des français honteux de leur amour pour la France. J’y ai rencontré des français brandissant le drapeau de leurs parents, car le leur préférait rester en berne entre leurs mains. J’y ai rencontré des français musulmans comme moi, certains musulmans d’une autre façon, soit plus libre, soit plus pieuse, soit dangereuse. J’y ai rencontré des catholiques contre l’avortement et des catholiques contre la discrimination de l’homosexualité ; des juifs pour la laïcité et des juifs contre la mixité ; des athées contre les divinités qui ne jurent que par l’humanisme et la réalité ; et au lieu de profiter des espaces de dialogue qui leur sont offerts par l’expression et sa liberté, restent chacun marmonnant de leur coté. C’est ainsi que Marine et Nicolas s’accaparent l’espace du vide et y tape du poing au nom de leur exclusive chrétienté. J’écris donc aussi pour ne pas leur laisser le monopole public de la pensée. Pour leur dire que je ne comprends pas les mots « intégration », « nationalité unique », « culture unique ». Je viens d’un pays bâti sur l’idéologie communiste du choix unique, mode de vie unique, parti unique. Je viens d’un pays qui est une dictature, et où l’on combat ces concepts réducteurs et liberticides pour accéder à la démocratie. Par conséquent je ne comprends pas que certains partis politiques français veuillent mettre en place cette idéologie en France. Je ne conçois pas la France ainsi. Je ne conçois pas la culture française comme étant celle d’une norme rigide et imposée. Mais je me trompe peut-être car je ne suis que « française mais »…

Ma grand-mère est morte pour que je sois libre. Je ne l’ai jamais connue, je n’ai jamais pu la remercier, mais ma grand-mère a donné sa vie pendant la guerre d’indépendance algérienne pour que je sois libre, pour que je sois instruite, pour que j’aie le droit de vivre là où je le veux, comme je le veux, et pour que j’aie les mots et les idées pour vous le dire.

Je suis libre et je vous le crie. Je n’ai pas besoin que ma culture d’origines multiples soit approuvée, je n’ai pas besoin que mon mode de vie soit accepté, je n’ai pas besoin que ma spiritualité soit comprise, je ne demande rien de tout cela. Mais je n’aurai de cesse d’exiger que ma liberté soit respectée, car en France comme en Algérie, des personnes se sont sacrifiées pour que je sois libre et que vous le soyez. Je ne fais pas appel à votre responsabilité morale, car vous n’êtes pas responsables de moi. Je suis responsable de moi, et vous êtes responsables de vous-mêmes, et ensemble nous sommes responsables de la construction de la société dans laquelle nous souhaitons vivre. Celle que je bâtis, à mon humble niveau, est une société d’égalité, d’opportunités et de dialogue.

Aujourd’hui je travaille pour une association d’aide aux personnes réfugiées en France. Je veux qu’elles puissent avoir la chance d’être enrichies par la culture française comme je l’ai été, et que ces personnes l’enrichissent à leur tour de leurs spécificités et de leur pugnacité, car la culture est une chose qui vit. Ne plaignez pas les réfugiés. Ce sont des personnes qui ont tout quitté, qui ont tout bravé, et qui à présent ne recherchent que la paix. Ce sont des joyaux enfermés dans des écrins poussiéreux et sales de voyages arides et d’humiliations féroces. Ce sont des personnes vulnérables que Genève, en 1951, a promis de protéger dans un traité. Ce traité ne visait pas à protéger que les basanés, ce traité fut rédigé pour les besoins de populations européennes, après la seconde guerre mondiale, car il n’y a pas si longtemps, vous aussi cherchiez à vous réfugier. Ce traité a été rédigé tel un serment : dans le monde que nous partageons, les personnes en danger chez elles trouveraient toujours un havre de sécurité et de tranquillité. Ce traité reconnaît que l’on peut perdre sa maison, sa famille, son pays, sa langue, car parfois la vie est ainsi faite. Il proclame qu’il y a cependant une chose que nous ne devrons jamais perdre : notre humanité. Nous sommes ensemble, responsables de notre monde, de sa construction comme de sa destruction, et notre humanité doit être préservée ; elle nous définit, elle nous rend meilleurs, et elle nous unit. Ce traité est une volonté idéaliste, car le meilleur en ce monde ne s’atteint que par l’idéalisme. Nous ne sommes donc pas votre responsabilité, nous ne vous demandons pas la charité, mais que vous construisiez le monde dont vous rêvez, et que nous ayons, à vos côtés, l’opportunité de construire le monde dont nous rêvons.

Alors ne nous plaignez pas. Acceptez simplement notre main tendue, car elle est aussi la votre.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s